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Autorités et régulation du travail dans le champ de la construction (XIIIe-XIXe siècle).

 

Philippe Bernardi

Robert Carvais

Nicoletta Rolla

 

A travers l’évolution historique que connaissent les sociétés occidentales européennes du Moyen Age à l’aube de l’ère contemporaine, il n’a jamais été imaginé que le travail dans le secteur de la construction – bien qu’il soit souvent reconnu comme ayant occupé un rôle déterminant en matière économique – puisse avoir été aménagé, contrôlé et géré par des institutions diverses qui ont croisé ou superposé leurs influences. Institutions publiques, corps intermédiaires et acteurs privés agissent sous diverses formes sur les marchés du travail, parfois en coopération, parfois en concurrence, parfois ouvertement en conflit, tous impliqués de différentes façons dans la régulation du travail et l’encadrement de la main d’œuvre. Il conviendra de s’intéresser à la nature des autorités régulatrices, à leur chevauchement de compétence  et à l’étendue de leurs pouvoirs en relation avec la nature du travail sur les chantiers (forcée, encadrée, libre). Le domaine de la construction, tant par son importance dans le secteur économique que par l’ampleur des travaux auxquels il a donné lieu depuis les années 2000 au niveau européen, constitue un champ privilégié de nos interrogations structurelles.

 

  1. Institutions publiques : Quelle que soit la nature de la structure des terres (administrative, fiscale, judiciaire) sur lesquelles nous nous situons, les autorités publiques – autrement dit, celles provenant d’en haut – ont toujours depuis l’Antiquité décidé d’avoir un œil sur la gestion de leur patrimoine qu’il s’agisse de la cité la plus étendue au plus petit des hameaux ruraux. De fait, les conseils du prince, les ministères, les académies, comme les juridictions ont toujours normé les espaces bâtis, comme ceux non bâtis sous le prétexte d’un ordre public de salubrité ou de sécurité et qui couvre aussi bien des considérations tant architecturales, urbanistiques que constructives. Les autorités publiques sont impliquées dans la régulation des travaux de construction à plusieurs égards, en tant que législateurs, maîtres d’ouvrage voire responsables d’une embauche de travailleurs forcés. Tantôt centrés sur la fixation des salaires, tantôt afin de normaliser l’embauche ou le licenciement, tantôt pour définir un contrat de louage d’ouvrage type, tantôt encore pour contrôler la mobilité professionnelle et géographique des travailleurs, les pouvoirs publics se sont mobilisé, conscients de l’intérêt à agir pour la collectivité. Particulièrement dans le domaine public, la pluralité des institutions, a priori compétentes, engendre des conflits mais peut conduire également à la reconnaissance d’une spécialisation ? Comment les acteurs sociaux réagissent-ils ? S’il existe des espaces et des outils de négociation entre les acteurs et les pouvoirs publics, ce pluralisme institutionnel donne-t-il pour autant davantage de possibilités de manœuvre aux acteurs?

 

  1. Les « corps intermédiaires » (communautés de métier, corporations, confréries, syndicats, etc.) : Qu’ils soient organisés librement ou encadrés par des statuts, les métiers de la construction ont bénéficié d’un pouvoir important d’autorégulation, dans bien des cas. La force du regroupement par professions, jurées ou pas, dotées de structures hiérarchiques de fonctionnement et de pouvoirs assez déterminants donnent a priori à ces communautés de métiers la légitimité de gérer les modalités du travail des professions qui y sont affiliées. Que défendent ces associations ? Les intérêts communs ou privés de chacun des membres ? La main d’œuvre en fait-elle seulement partie ? La solidarité mise en place est souvent d’ordre paternaliste. Comment l’encadrement du travail est-il vécu de l’intérieur de ces groupes ? Pourtant ces communautés de métier sont mises à mal selon les périodes. Avec Turgot, par exemple en France, l’enjeu politique de la liberté économique mène l’Etat à les interdire, voire à réduire leur autorité pour un long moment. Une des faiblesses des groupes de métiers fut certes la volonté d’enfermer chacun d’entre eux dans des carcans de compétences très précis, comme à propos de l’apprentissage, des permissions ou interdictions de travailler. Se sont-ils intéressés à réguler la mobilité de la main-d’œuvre ? Considéraient-ils seulement les manœuvres ? On connait les mouvements importants de grèves dans ce secteur à la fin de l’Ancien régime et au XIXe siècle. Comment ces structures professionnelles, mises en veille par l’Etat, ont-elles pu continuer à jouer un rôle souterrain  actif ?

 

  1. L’entreprise et les marchés : De la petite structure familiale réduite à la figure du père et de ses enfants – voire à l’artisan unique – à la multinationale industrielle qui s’impose au XIXe siècle, une grande variété de situations a modelé le monde de la construction. A partir de quand et surtout sous quelles formes et à quel niveau peut-on admettre que l’entreprise a joué un rôle de guide en matière constructive ? L’étendue géographique des chantiers, leurs natures privées, publiques ou royales, la complémentarité des compétences associatives, la capacité d’assurer les avances financières, la constitution entrepreneuriale de structures gigantesques sont autant d’axes de réflexion pour envisager les actions des entreprises sur les marchés de la construction immobilière, et notamment sur la régulation du travail.

Par la nature des chantiers de construction, dont les besoins varient en fonction des saisons et de l’avancement des travaux, la main-d’œuvre utilisée doit répondre à certaines exigences propres au secteur (mais pas seulement) : elle doit être disponible immédiatement pour un emploi temporaire selon une rotation rapide des travailleurs. Comment les entreprises s’assurent-elles de la disponibilité de la main-d’œuvre? Quels sont les outils pour régler et gérer la mobilité de celle-ci ? Comment le recrutement du travail régit-il la dynamique de cette mobilité (géographique et professionnelle) ? A travers les filières migratoires ? Quels types de marchés du travail et quels acteurs agissent dans le bâtiment ?

 

Tous les espaces géographiques sont les bienvenus. Si vous êtes intéressé(e) par cet appel, vous pouvez envoyer un abstract d’environ 400 mots (ou 2500 signes) avec un titre et indiquant clairement votre questionnement ainsi que les sources d’archives sur lesquelles vous allez appuyer votre argumentation, ainsi qu’une courte biographie signalant votre rattachement institutionnel, aux trois auteurs de cet appel : bernardi.philippe@wanadoo.fr , rcarvais@noos.fr  et nicolettarolla@gmail.com  avant le 15 mai 2017.

 

 

Agencies and labour regulation in building sites (13th-19th centuries)

 

Philippe Bernardi

Robert Carvais

Nicoletta Rolla

 

Through the historical process that western European societies have known since Middle age to the dawn of contemporary age, it has never been supposed that labour in the construction sector – although it is often acknowledged to have played a decisive role in economic – may have been decided, controlled and managed by several institutions that overlapped their influence. Public entities, intermediate organizations and private actors performed in different ways in the labour market, for instance by cooperating, competing, or even conflicting. Nonetheless, they all were involved in labour regulation and workforce organization. An interesting question relates to the nature of regulating authorities, of the overlapping of their competences and their strength, considering the different nature of labour in building sites (free, forced, organized). Building sites are a privileged field for our structural questions, due to their importance in the economic sector, and to the abundance of publications at the European level in this field since 2000.

 

  1. Public entities. Whatever the nature of the territory structure (administrative, fiscal, judicial) on which we are located, since Antiquity public institutions had always decided to control the administration of their properties, from the most vast city to the smallest rural village. De facto, royal councils, ministries, academies, and judicial courts have always ruled built – and non-built – spaces pleading questions of public order, hygiene and security and including both architectural, urban and constructive considerations. Public authorities have been involved in the regulation of construction works in several respects (as legislators, contractors and even employers of forced laborers). While prioritizing the public interest, public authorities acted in different ways, for instance by focusing on fixing wages, sometimes in order to standardize hiring or firing, sometimes to define standard contracts of hire, sometimes to control professional and geographical mobility of workers. Particularly in the public domain, will the plurality of institutions, a priori competent, lead to conflicts or to the recognition of specialization? How did actors react? If there were space and means for negotiation between the actors and the public authorities, did this institutional pluralism give more possibilities for maneuver to actors?

 

  1. The « intermediate bodies » (communities, crafts, brotherhoods, unions, etc.). Irrespective of whether they were freely organized or regulated by statutes, the construction professions have benefited in many cases from an important power of self-regulation. The strength of professional groups – formalized or not, with hierarchical structures and quite decisive power – gives a priori to these communities the legitimacy to manage the organization of work for the affiliated. Do these associations defend a common interest or the private benefits of each member? Is the workforce part of this process? The solidarity shown is often paternalistic. How did the members of these groups perceive this labour regulation? In different historical periods, these professional associations became weaker. For example, under Turgot in France, the political principle of economic freedom leads the government to ban them, and to reduce their authority for a long time. One of the limits of the professional groups was certainly the aspiration to lock each of them into very specific competencies, i.e. through apprenticeships, licenses or bans. Have they ever been interested in regulating the mobility of labor? Did they only consider the workforce? We know the important movements of strikes in this sector at the end of the Ancien Régime and in the XIX century. How could these intermediate bodies, put on hold by the State, continue to play an active underground role?

 

  1. Enterprises and markets. Many situations acted in the world of construction, from the small family structure, reduced to a father and his children (or even only to the craftsman), to the industrial multinational companies that appeared in the nineteenth century. Since when and, importantly, how the enterprises have played a guiding role in the construction field? The geographical extension of the sites, their private, public or royal natures, the complementarity of associative competences, the ability to ensure financial advances, the entrepreneurial establishment of enormous structures are all important points to investigate the actions of business companies on markets, and in particular on the regulation of labor. Due to the nature of the construction sites, whose needs vary according to the seasons and the progression of the work, the workforce employed must have specific requirements to this sector (but not only): it must immediately be available, for temporary employment, by rapid turnover of workers. How did companies ensure the availability of manpower? How was mobility regulated and managed? How did the recruitment of workforce govern the (geographical and professional) dynamics of this mobility? Did it occur through migratory chains? What kinds of labor markets and which actors act in the building industry?

 

Papers focusing on any geographical ground are welcome on these topics by the 15 of May 2017. Please, send an abstract of 400 words (or 2500 signs) with a title, explaining your questioning and sources and a short bio with your institutional affiliation to bernardi.philippe@wanadoo.fr , rcarvais@noos.fr  and  nicolettarolla@gmail.com

 

Bibliographie  succincte sur le sujet / Brief bibliography on the topic

BERNARDI Philippe, Maître, valet et apprenti au Moyen Âge. Essai sur une production bien ordonnée, Toulouse, CNRS-Université Toulouse-Le Mirail, 2009, Collection Méridiennes, série Histoire et techniques.

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BERTELS, Inge, DENEWETH, Heidi, HOREMANS, Boris & VAN DE VOORDE, Stéphanie, « Pour une historiographie de l’entrepreneur du bâtiment (1400-2000) », in Les temps de la construction. Processus, acteurs, matériaux: Recueil de textes issus du deuxième congrès francophone d’histoire de la construction. Fleury, F., Baridon, L., Mastrorilli, A., Mouterde, R. & Reveyron, N. (eds.). Paris: Picard, 2016, p. 1189-1999.

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CARVAIS, Robert, La Chambre royale des Bâtiments. Juridiction professionnelle et droit de la construction à Paris sous l’Ancien Régime, thèse de doctorat d’Etat en droit, Université de Panthéon-Assas (Paris-II), 2001, (à paraître aux éditions Droz).

CARVAIS Robert, GUILLERME André, NEGRE, Valérie et Joël SAKAROVITCH (eds.), Nuts & Bolts of Construction History. Culture,Technology & Society. Proceedings of the 4th International Congress on Construction History, Paris, Picard, 2012.

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