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Emanuele Lugli, « Hidden in Plain Sight: The Pietre di Paragona and the Preeminence of Medieval Measurements in Communal Italy”, Gesta, International Center of Medieval Art, New York, vol. 49/2, 2010, p. 77-95.

Systèmes médiévaux de mesure dans l’Italie du Nord

Aux charnières des disciplines se forgent souvent des découvertes passionnantes. Tel est le cas de l’article que nous présente Emanuele Lugli, travail parfaitement documenté et innovant consacré à l’histoire de la mesure en Italie médiévale. A la croisée de l’histoire de l’art, des sciences et des techniques et du droit, l’auteur va plus loin en démontrant – contrairement aux idées reçues – que les systèmes médiévaux de mesure, loin d’être chaotiques, étaient stables – même si localement différents – et contrôlés scrupuleusement depuis la fin du Xe siècle et que leur normalisation a décru plutôt à la Renaissance. Cet épisode de l’histoire des techniques accompagne la consolidation du pouvoir des communes, et en particulier celui des regroupements de citoyens protégeant leurs propres intérêts face à ceux de classes dirigeantes aristocratiques et ecclésiastiques. Cette connaissance aigüe de la mesure se matérialise en une série de gravures sur les façades des cathédrales, palais communaux ou kiosques au centre des places principales des cités, représentant des mesures étalons et qu’Emanuele Lugli dénomme littéralement « pierres de comparaison ». Ces traces sont perçues depuis longtemps comme servant aux pratiques marchandes et comme contribuant de ce fait à asseoir le pouvoir des communes, tout en générant une nouvelle perception de l’espace. Les auteurs de la Renaissance ainsi qu’une normalisation tardive de la mesure au XIXe siècle militent en faveur d’un grand désordre médiéval. Pourtant l’auteur souligne que les sources du Moyen Age regorgent de documents comptables et d’expertises usant de nombreuses références à la mesure dont l’importance est uniquement amoindrie par un manque d’uniformité. De plus, aucune trace de standards n’est repérée dans les archives. E. Lugli présente son sujet en trois temps.

1/- La Pietre di Paragone

Nombre de communes italiennes possèdent ces standards de comparaison. Non retirées au XIXe siècle, elles rassuraient les habitants par le caractère uniforme des unités de calculs et par l’équité du système métrique alors en place. Même si certaines ont été endommagées, elles ont conservées leur dimension. La pierre est certes le matériau le plus adéquat depuis l’Antiquité pour sauvegarder une information capitale (preuve de propriété, statuts de ville, etc.). Pourtant, ce sont les plaques métalliques qui terminent les gravures dans la pierre qui auraient pu être considérées comme garantes de leur valeur. Seulement les marques négatives dans la pierre seraient moins falsifiables qu’une barre de métal, la mesure ne pouvant qu’être rallongée mais pas raccourcie.

Une distance entre deux points rend toute son immatérialité à la mesure qui dès lors préserve la stabilité économique de la cité. Les normes de construction qui contiennent des mesures précises apparaissent dans les statuts communaux au Moyen Age comme devant se calculer mathématiquement par rapport à une autre donnée (unité fixe ou pas), telle une donnée immatérielle et non de manière indépendante ou physique (une taille de brique, un dessin qui peut être dupliqué, etc..). Seulement les mesures préconisées par les intellectuels et les savants juristes dans les compilations règlementaires n’étaient pas courantes et une approche en trois dimensions aurait existé également. Cette dualité de conception métrologique, physique et immatérielle, provenait des Romains.

Au Moyen Age, les deux techniques se complètent1. La garantie de sécurité réside alors dans la confection d’un étalon original, un module conservé à l’abri et sa duplication pour être diffusée parmi le public. A cet égard, l’église médiévale reprend les dispositions du Corpus juris civilis qui ordonne la conservation des poids et mesures dans une église de la cité. La dichotomie métrologique se poursuit donc au Moyen Age dans les statuts des communes : deux types de standards de mesures coexistent : les uns immatériels, fixes, publics, symboliques, les autres tangibles, déplaçables, privés, pratiques. Ces standards de comparaison gravés représentent toute l’importance que les cités accordaient à la question de la mesure.

L’auteur retrouve les premières mentions de pietre de paragona dans des chroniques de la fin du XIIe siècle et dans presque toutes les communes du XIIIe siècle. Il remonte même au Xe siècle à Bologne pour en repérer concernant les surfaces de vignoble (tornature, pertica, clusori, etc.). Il apparaît indéniable qu’un système de standards métrologiques proportionnels entre eux était établi dans la région Bolognaise. Et l’usage « légitime » d’étalon est reconnu au titre de la coutume à Pise à la même époque. De nombreuses mentions d’unités de mesures différentes à l’occasion de transfert de propriété apparaissent au début du XIIe siècle2. L’a. y dénote une volonté de réguler ces transmissions entre communautés qui se servent de normes métrologiques différentes. Cela révèle plutôt tout l’intérêt spécifique pour l’usage de la mesure, d’autant que cette dernière envahit progressivement la vallée du Po avec le même vocabulaire (pieds, paumes, perticae, once) dont il faut connaître la région d’usage pour se faire correctement comprendre.

2/- Les enjeux des étalons à travers leur protection

Ces manifestations de la mesure dans les cités italiennes médiévales qu’elles soient matérielles (barres de métal) ou symboliques (gravures) requièrent une protection. Les communes ne possèdent pas de police spécialisée mais des corps d’officiers discrets indépendants3. Dans le cadre de leur mission de surveillance des métiers, ils conservent les normes de mesure, inspectent régulièrement les outils, ateliers et boutiques, amendent les contrevenants et se font respecter des marchands. A Parme, la fonction est dévolue à au moins quatre ecclésiastiques et souligne de ce fait le lien entre l’étalon et l’église. Mais ces officiers n’étaient pas les seuls à contrôler les mesures. Les communes dans l’intégralité de la hiérarchie de leur administration jouaient un tel rôle. Les notaires communaux insistent pour affirmer que les citoyens par groupes jouaient également un rôle semblable dans les contrats4. Ainsi un document pouvait acquérir une force probante uniquement par validation populaire5. Dans la cité, la visibilité de la pierre de comparaison par tout un chacun permettait de procurer aux citoyens une sentiment de participation plus « démocratique ». L’œil du peuple était en constant éveil et vigilance. L’auteur confirme cette attitude réfléchie par l’assurance qu’à cette époque l’établissement d’une vérité pouvait être produit par le simple constat visuel thomiste (Robert Grosseteste, John Peckham, Roger Bacon), souvent utilisée en urbanisme. Sur le plan juridique, cet élément objectif augmentait la confiance envers les transactions. D’un point de vue social, il renforçait les liens entre les citoyens et entre les citoyens et la commune. La pierre de comparaison devenait d’autant plus efficace qu’elle était contrôlée par toute la population, renforçant la légitimité du pouvoir communal en place. Elle devenait ainsi un moyen nouveau de cohésion sociale. Cette évolution loin de s’être réalisée spontanément fut une construction sociale laborieuse des communes médiévales.

E. Lugli nous démontre alors le véritable enjeu davantage politique (symbolique) qu’économique (fiscal) du contrôle de la mesure à partir d’un conflit qui s’est déroulé en 1164 à Pise entre d’un côté la communauté des tailleurs de pierre, tuiliers et briquetiers et de l’autre la commune. Bien sûr il s’agissait pour les gens de métiers de maîtriser une partie des impôts dont ils devaient s’affranchir. Même si ce conflit est le seul que l’a. ait pu repérer, il note à partir d’autres exemples (Parme, Mantoue) la tension que manifestaient les communes à vouloir contrôler les standards des mesures6. S’il n’y a pas toujours eu conflit, il s’agit en réalité d’un échange de bons procédés entre les communautés de métiers et la cité afin de contrôler ensemble les standards métrologiques. Ces relations pouvaient se transformer en tensions politiques aigües, le cas échéant.

3/- La Bonissima de Modène comme personnification de la juste mesure.

La pierre de comparaison la mieux documentée est celle de Modène. L’auteur s’y attarde pour vérifier ses hypothèses. Il en retrace l’histoire et ses multiples déplacements et transformations. Gravée sur la Cathédrale avant 1220, les unités de mesure étaient accompagnées d’une statue représentant une femme tenant une balance dans la main gauche, dénommée la « Bonissima », expression populaire pour le bon jugement (bona opinione), ce dont s’occupaient des officiers en charge de contrôler les métiers. Elle constituait une allégorie des valeurs de justice utile au bon fonctionnement des transactions. Son déplacement au centre de la place vers 1270 correspond à la prise de pouvoir du lieu par la commune. Elle fut placée près du bureau des officiers chargés des métiers7. Ces experts accompagnés d’un greffier ou notaire étaient élus pour six mois, un mois après l’élection de la podestà afin de garantir leur indépendance. Ils vérifiaient entre autres choses la conformité des outils de mesures avec les étalons en y apposant un sceau. En cas de difficultés ils pouvaient se référer aux marques placées à côté de la Bonissima8. Deux mesures y étaient absentes : celles des capacités, trop complexes à représenter, et les pertica, trop longues. La statue fut démolie au XVe siècle à la demande du signore de Modène et les standards furent déplacés sur l’abside de la Cathédrale hors de portée des citoyens. Au XVIe siècle par conséquent la confusion métrologique s’installa. Les pierres de comparaison à la vue de tous durant le Moyen Age disparurent des façades à partir de la Renaissance.

A l’issue d’une lecture passionnante, deux interrogations subsistent pour prolonger les résultats de ce travail :

– en termes de regrets d’abord, comment les pratiques italiennes ont-elles réagi à cette institutionnalisation de la mesure ? Il aurait peut être été souhaitable que soit amorcé un développement dans ce sens. Pour le moins, l’enquête mériterait d’être poursuivie afin d’en vérifier les conclusions à partir de sources de la pratique. Les contrats notariés, les décisions judiciaires, les procès-verbaux d’expertises, les registres de comptes, les terriers qui constituent de riches corpus bien répertoriés au Moyen Age corroborent-ils ce traitement actif des mesures standard ?

– en termes de développements ensuite, cette maturité ancienne de la prise en compte des étalons métrologiques n’existe-t-elle uniquement qu’en Italie ou bien s’est-elle étendue dans toute l’Europe féodale ? D’autant que le rôle des villes reste déterminant sur cette question et que la gouvernance de celles-ci a varié d’un endroit à un autre9. En France précisément, la science métrologique a connu une évolution exponentielle dans les années 85 via la naissance de plusieurs revues dédiées10 avec des enquêtes centrées sur le champ constructif11. Aujourd’hui, ne nous interrogeons-nous pas à plus d’un titre, sur le développement significatif de la science du toisé dès la fin du XVIIe siècle (ouvrages savants, manuels pratiques, enseignements académiques, débats théoriques) pour comprendre la naissance de l’architecte moderne12 ? L’enjeu de la connaissance de la mesure demeurera, semble-t-il toujours, une quête de pouvoir.

Robert Carvais,

DR CNRS (UMR 7074 – Centre de Théorie et Analyse du droit)

Équipe Théorhist, Université Paris Ouest Nanterre La Défense

Enseignant Ecole nationale supérieure d’architecture de Versailles.

Paru dans le Bulletin monumental 2013, t. 171-1, p. 60-61

1 Voir l’exemple des statuts de la ville de Parme de 1265 qui ordonnent à la fois la gravure et la réalisation d’un étalon en métal.

2 Comme le mansus, terme générique comme unité de mesure, la jugera, le biolche, etc.

3 Ces officiers (officiari bollettarum à Modène ; scarii à Bologne ; iusticeri à Padoue) mériteraient une étude particulière.

4 Notons au passage que dès le Moyen Age le contrat pouvait revêtir une mission de source de droit (voir Godeffredus de Trani), ce qui n’a été que très récemment reconnu dans notre droit positif.

5 Processus à rapprocher de l’enquête par turbe pour la preuve des coutumes ou l’appel d’expertise par une foule de bacheliers.

6 Voir le contrôle des ateliers de tuiles et de briques exercé par les militi di giustizia à Parme.

7 Ils sont aussi appelés officium bullettarum, de bullare, signifiant « sceller pour approuver les normes standards ».

8 On y trouvait les braccio (formes pour tuiles et briques), les passus, jusqu’aux tailles des semelles de chaussures.

9 Jean-Luc Pinol (dir.), Histoire de l’Europe urbaine, Paris, Seuil, 2003, 2 vol.

10 Histoire & Mesure publiée par les Editions de l’EHESS depuis 1986 ; Les Cahiers de Métrologie publiés par le Centre de Recherche d’Histoire Quantitative de l’Université de Caen depuis 1983.

11 Voir notamment Histoire & Mesure, n° 3-4, vol. 14, 1999, consacré à « Habitat et espace urbain » dirigé par Gérard Beaur et n° 3-4, vol. 16, 2001 à « Mesurer les bâtiments anciens » dirigé par Philippe Bernardi. Directement sur le sujet de l’article analysé consulter Germain Darrou, « Les mesures en pierre au Moyen Age », dans Comprendre et maîtriser la nature au Moyen Age. Mélanges d’histoire des sciences offerts à Guy Beaujouan, Genève, Droz, EPHE – IVe section : Sciences historiques et philologiques. Hautes Etudes Médiévales et Modernes, t. 73, 1994, p. 311-327. Lire la thèse publiée du même auteur, Enquête sur les mesures de capacité en pierre, Paris, de Boccard, 2005.

12 Voir les conclusions à paraître de l’ANR Corpus que nous dirigeons visant à éditer scientifiquement les cours d’Antoine Desgodets, professeur à l’Académie d’Architecture de 1719-1728 dont son cours de toisé (à paraître).