Fermer

L’Europe moderne et la fabrique des savoirs : les arts et l’architecture entre science et technique

Par Pascal Dubourg Glatigny

Habilitation à diriger des recherches
Soutenue le 12 avril 2014 à l’Académie d’architecture.
Sous la direction de Joël Sakarovitch, professeur des universités, professeur à l’ENSA Paris Malaquais

Jury : Jean Boutier, directeur d’études, EHESS-Marseille ;  Marianne Cojannot Le Blanc, professeur, Université Paris-Ouest Nanterre ; Pietro Corsi, professeur, Université d’Oxford ;  Christian Michel, professeur ordinaire, Université de Lausanne ; Werner Oechslin, professeur émérite, ETH Zürich et Antonella Romano, directrice d’études, EHESS-Paris.

 Mémoire inédit sur « L’architecture morte ou vive. Les infortunes de la coupole de Saint-Pierre de Rome au XVIIIe siècle. »

Quelques mois après l’élection de Benoît XIV, les architectes de la basilique Saint-Pierre de Rome engagèrent une série d’enquêtes de stabilité sur la coupole qui présentait, depuis longtemps déjà, de nombreuses fissures. L’inquiétude s’étendit à la curie et, à l’automne 1742, elle était à son paroxysme. La pape commanda alors une expertise externe à des savants réputés mais étrangers au microcosme romain de l’architecture. Les résultats de leurs travaux, présentés lors d’un  spectacle de démonstration scientifique mettant en scène la grande maquette de Michel Ange restaurée pour l’occasion, ne firent que déclencher une onde de protestations qui s’étendit sur plusieurs années. La querelle initiale, confinée dans les cercles du palais apostolique, se constitua rapidement en une polémique scientifiquement argumentée qui traversa avec une grande violence les catégories professionnelles et les clans intellectuels.

 La Fabrique de Saint-Pierre, le dicastère en charge de l’édification et de l’entretien de la basilique vaticane, prit toutefois rapidement des mesures de restauration radicales dont la mise en œuvre fut confiée à l’un de ses architectes, Luigi Vanvitelli, en collaboration avec un savant, Giovanni Poleni. Il convenait de s’accorder d’abord sur la nécessité d’une restauration et sur son urgence, une question qui mit au jour la disparité des notions temporelles dans lesquelles évoluaient les intempérants. Mais pour la grande majorité de ceux qui s’accordaient sur une intervention, le renforcement de la structure par les mêmes moyens qui avaient été employés pour son édification s’imposait. Les divergences étaient négligeables. Pour quelle raison donc la querelle ne prit-elle pas fin et, au contraire, s’amplifia ? L’étude de la quarantaine de volumes alors publiés, associée à la consultation de centaines de documents d’archives relatifs, met en revanche en évidence un paysage de l’architecture romaine à la moitié du XVIIIe siècle d’une diversité irréconciliable. Les mathématiciens newtoniens, auxquels on fit appel dans un premier temps et dont le mode de pensée nous conduit sur les chemins des Lumières et de la rationalité, sont en réalité bien isolés. Les conceptions artistotéliennes, cartésiennes, occasionnalistes, leibniziennes, organistes, synthétiques, historicistes possèdent une vitalité qui, malgré leur hétérogénéité, visent chacune à censurer une science nouvelle prétendument infaillible, faite de certitudes mathématiques.

 Mais plus encore, la spécificité de l’objet de la discorde, la basilique Saint-Pierre, empêche que l’on ne réduise les défauts et les dommages de l’édifice à un simple problème technique.  Pour pouvoir débattre de sa stabilité, il fallait prendre en compte un cercle beaucoup plus large d’argumentaires dépassant largement la statique : son mode de construction, fait d’une succession d’intentions partiellement réalisées, son caractère symbolique, au cœur des enjeux politiques de l’Église et des débats liturgiques, sa nature juridique, due à l’infaillibilité du collège cardinalice ayant présidé à son destin, son implantation topographique, qui renvoie immanquablement, à travers l’ancienne présence du cirque de Néron, au lien avec la Rome antique. La place de l’histoire prenait une place inévitable.

 L’examen des échanges et des affrontements fait apparaître aussi la place particulière qu’occupe la science, la technique et les savoirs constitués dans l’instrumentalisation des discours techniques et techniciens. Peut-on parler d’expertise lorsque, hors d’un contexte juridique, des savants non praticiens sont appelés à juger la nature apprivoisée par l’art au nom de la science ? Quel rôle cette parole érudite, souvent discordante, peut-elle jouer dans les décisions politiques ? Et ces savants et ces praticiens eux-mêmes ont-ils toujours recours aux outils intellectuels qu’ils revendiquent ou ne se vêtissent-ils pas parfois des atours d’une identité intellectuelle pour exhiber leur appartenance à un clan ?