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Table ronde « Les représentations du chantier, XVIe-XXe siècles »
Cité de l’architecture et du patrimoine, salle Anatole de Baudot
Vendredi 19 juin 2015, 9h30-13h
Table ronde organisée par Corinne Bélier (Musée des monuments français) et Valérie Nègre  (Ecole nationale supérieure d’architecture Paris La Villette)

Il existe un très grand nombre de représentations visuelles de chantiers à l’époque moderne et contemporaine qu’il s’agisse d’œuvres « majeures » (peintures, gravures, photographies, films) ou « mineures », (illustrations des revues, films d’actualité, affiches, maquettes d’exposition, livres d’enfants, bandes dessinées, etc.). Le statut des auteurs est aussi extrêmement varié, il peut s’agir d’artistes de premier plan, d’illustrateurs, d’amateurs, et même de professionnels du bâtiment.

Le chantier est une microsociété en soi qui sert bien souvent de métaphore à la société elle-même. Il symbolise le pouvoir, exprime les hiérarchies sociales, sert de support à différentes propagandes. Il peut révéler les idéologies scientifiques et techniques, le mythe du progrès, l’aliénation et la souffrance au travail. Il est aussi une manière de représenter la ville, où il apparaît comme une enclave, un lieu où se côtoient différents mondes (hommes, femmes, enfants, animaux, professionnels, habitants, riches, pauvres). Mais le chantier est aussi un lieu propice au rêve et à l’imagination. Construire, c’est aussi construire un monde nouveau, meilleur. Le chantier symbolise l’invention humaine, l’expression du pouvoir d’évolution de l’homme et par la même de la vie. L’image transforme le chantier promis à la disparition, par nature éphémère, en un objet permanent. Depuis un siècle il tend à apparaître comme provisoirement permanent et depuis peu même, à imposer son esthétique du provisoire aux constructions durables. Au-delà du chantier, il s’agit donc de rendre visibles et publiques les relations entre architecture, pouvoir et société.

A partir de corpus d’images présentés par des « intervenants » et commentées par des « discutants » (historiens, praticiens, conservateurs) la table ronde a pour objectif d’explorer les dimensions sociales, politiques, techniques et artistiques du chantier. Plusieurs thèmes sont proposés à l’étude: le chantier comme représentation du pouvoir politique ; comme critique sociale ; comme représentation de la société, du travail, de la ville ; comme symbole de l’invention humaine, des progrès et des prouesses techniques ; comme lieu de l’éphémère et du permanent ; comme lieu de l’utopie ; comme symbole de la démolition ou de la ruine.

 Intervenants :

Yvan Delemontey (Architecte, Laboratoire des techniques et de la sauvegarde de l’architecture moderne, Ecole polytechnique fédérale de Lausanne)
Les représentions du chantier dans les publicités : miroir de la modernisation du bâtiment au temps de la Reconstruction

Anne de Mondenard (Ministère de la culture)
Images de chantier au XIXe siècle : les photographes à l’œuvre

Nicola Navone (Architecte, Archivio del Moderno – Accademia di architettura di Mendrisio, Università della Svizzera italiana)
Saint-Pétersbourg hantée par Domenico Fontana.
La représentation du chantier de la Colonne d’Alexandre (1830-1834) dans les albums d’Auguste de Montferrand et Antonio Adamini

Loïc Waucquez (Aspirant FRS-FNRS, Doctorant, Université Libre de Bruxelles et Vrije Universiteit Brussel)
La représentation du chantier dans la ville au tournant des 18e et 19e siècles : le cas bruxellois à travers les dessins de Vitzthumb

Nicolas-Henri Zmelty (Laboratoire d’Anthropologie Sociale, Collège de France)
Le chantier de l’Exposition universelle de 1900 face à la satire

Discutants :

– Jean-François Belhoste (Ecole pratique des Hautes études)
– André Guillerme (Cnam)
– Guy Lambert (Ecole nationale supérieure d’architecture Paris Belleville, UMR AUSser)
– Bruno Reichlin (Architecte, Université de Genève, Accademia di architettura de Mendrisio)
– Alice Thomine (Musée d’Orsay)

 

Résumés :

 Nicola Navone

Saint-Pétersbourg hantée par Domenico Fontana.
La représentation du chantier de la Colonne d’Alexandre (1830-1834) dans les albums d’Auguste de Montferrand et Antonio Adamini

Dessinée par l’architecte français Auguste Ricard de Montferrand et inaugurée en 1834 sur la place du Palais d’Hiver, la Colonne d’Alexandre est constituée par un fût monolithique en granit rouge de Finlande pesant 700 tonnes, dont l’extraction, le transport à Saint-Pétersbourg et l’élévation constituèrent un exploit technique conjuguant l’érection de l’Obélisque Vatican avec le transport du rocher employé par Falconet comme soubassement du monument équestre à Pierre le Grand. A cet exploit Montferrand dédia un ouvrage publié à Paris en 1836. Cependant, ces mêmes travaux furent l’objet d’un album de dessins (aujourd’hui conservé à Saint-Pétersbourg, à la Bibliothèque de l’Université des Voies de communication) que l’architecte tessinois Antonio Adamini, l’un des principales aides de Montferrand, fit réaliser en prévision d’un ouvrage qui ne vit jamais le jour. L’intervention vise à mettre en évidence les différences entre les deux représentations et à en discuter les raisons.

 

Nicolas-Henri Zmelty

Le Chantier de l’Exposition universelle de 1900 face à la satire

Le chantier de l’Exposition universelle de 1900 fut d’une ampleur sans précédent. Des gigantesques pavillons installés sur les berges de la Seine et de l’esplanade des Invalides en passant par la construction du pont Alexandre III, du Petit et du Grand Palais, les Parisiens assistent à la métamorphose de leur ville  en l’espace d’environ trois ans. Tous les moyens sont mis en œuvre pour atteindre l’objectif annoncé dans le projet de loi de 1895 relatif à l’Exposition universelle qui affirme « la volonté de la République de clore dignement le XIXe siècle et son désir de rester à l’avant-garde de la civilisation ».

Les retards accumulés dans la progression de ce chantier titanesque finissent par faire l’objet de moqueries dans la presse satirique. A travers la fustigation des désagréments pratiques engendrés par ces retards se dessine en creux une critique plus profonde de l’ambition des organisateurs et des volontés politiques qui les animent.

 

Yvan Delemontey

Les Représentions du chantier dans les publicités : miroir de la modernisation du bâtiment au temps de la Reconstruction

S’étendant sur une dizaine d’années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Reconstruction est une période décisive dans l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme en France. L’immense chantier qui s’ouvre engage alors le bâtiment dans l’industrialisation de ses moyens de production, bouleversant de manière irréversible les pratiques et les rapports de force au sein du secteur de la construction. Normalisation, standardisation et préfabrication sont les nouveaux slogans d’un secteur qui ambitionne de construire toujours plus, plus vite et moins cher. La révolution du chantier est en marche, lui que l’on rêve alors calqué sur le modèle tayloriste de la chaîne de montage. Abondamment diffusée par l’élite progressiste des architectes et ingénieurs, cette mythologie nouvelle est admirablement relayée par les publicités qui émaillent les revues techniques et d’architecture de l’époque. Ainsi dévoilent-elles tour à tour, dans une joyeuse stylisation graphique, la rapidité et l’efficacité de l’exécution, la beauté des processus de fabrication et de montage, l’économie et l’ingéniosité des procédés, voire la source d’un transfert technologique. Il s’agira ici, à l’appui d’une riche sélection de supports publicitaires privilégiant les représentations du chantier, de livrer une réflexion sur l’évolution radicale du secteur de la construction au lendemain de la guerre.

 

 

Anne de Mondenard

Images de chantier au XIXe siècle : les photographes à l’œuvre

L’architecture est un sujet privilégié des premiers photographes, au milieu du XIXe siècle. Ces objets immobiles s’accordent bien avec la longueur des temps de pose. L’époque est marquée par d’importants travaux : monuments anciens restaurés, quartiers entiers détruits pour assainir les villes, nouvelles constructions pour embellir ces dernières. Les photographes qui sont équipés d’un matériel lourd ne peuvent suivre cette activité au quotidien mais en rendent compte ponctuellement. Le chantier est représenté à travers quelques signes : échafaudages, amoncellement de pierres. Plus rarement à travers les hommes qui y travaillent. Aussi, les images prises par Auguste Mestral à Paris, en 1853-1854, à la Sainte-Chapelle et la cathédrale Notre-Dame, sont-elles exceptionnelles. Le photographe y représente les sculptures de Geoffroy-Dechaume avant leur installation. En élargissant son cadre, il transforme ces œuvres en apparitions qui semblent habiter le chantier.

 

Loïc Waucquez

La Représentation du chantier dans la ville au tournant des 18e et 19e siècles : le cas bruxellois à travers les dessins de Vitzthumb

Le corpus iconographique constitué des dessins de vues de Bruxelles réalisés par Paul Vitzthumb (1751-1838) permet de mettre en lumière ce qu’était un chantier dans la ville à l’époque des embellissements. Ces dessins sont le témoignage d’un amateur qui, pendant plus de cinquante ans, va représenter sa ville en mutation. Il va à la fois dessiner des édifices (tours, remparts, couvents,…), peu avant leur démolition, afin d’en conserver le souvenir par l’image, mais il va également les représenter en cours de destruction. Il réalisera encore d’autres dessins témoignant de l’aménagement et de la modernisation de l’espace urbain. L’auteur souhaite-t-il représenter la destruction ou la construction ? Ses dessins symbolisent autant la nostalgie du passé que l’enthousiasme du futur.