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Susan Verdi Webster (College of William and Mary), “Masters of the Trade. Native Artisans, Guilds, and the Construction of Colonial Quito”, Journal of the Society of Architectural Historians, 2009, vol. 68, n° 1, p. 10-29.

La ville de Quito est la première ville mondiale à avoir été classée au patrimoine de l’humanité en raison de son exceptionnelle concentration de bâtiments coloniaux du XVIIe siècle. Le fameux « cloître des Andes », comme on la surnommait, conserve pas moins de douze monastères et couvents, sept églises et une cathédrale, plusieurs retraites, ermitages et chapelles indépendantes, ainsi que 5000 maisons de cette époque.

Dans un article programmatique (un livre et un dictionnaire des entrepreneurs sont annoncés), Susan Verdi Webster, professeur d’art et d’histoire de l’art au College of William and Mary (Williamsburg, Virginie) en étudiant la construction de la ville coloniale de Quito, aujourd’hui capitale de l’Equateur, entre 1580 et 1720, remet en question un certain nombre d’idées reçues de façon radicale.

– Tout d’abord, l’idée selon laquelle, dans toute conquête coloniale, le travail se répartit entre celui manuel exercé par les autochtones et l’exercice intellectuel de conception et de direction réservé aux colons européens (invenit versus fecit). Pourtant l’étude des registres notariaux, de ceux de l’administration de la ville et d’autres archives spécifiques démontre avec force l’omniprésence des maîtres de métiers indigènes sur cet immense chantier urbain et surtout leur haut niveau de contrôle tant sur la fabrica que sur la ratiocinatio architecturale.

– Ensuite, remise en question de l’idée selon laquelle les métiers étant dirigés par le conseil de la ville composé principalement de colons, tout travail était entre les mains de professionnels espagnols ou tout au moins de la hiérarchie coloniale. Cependant, même si la structure et les règlements des métiers reflètent souvent des tensions sociales et racistes à l’égard des indigènes et même si les gens de métiers européens se battent pour conserver leurs secrets de fabrique à l’encontre des indigènes, des structures professionnelles parallèles purement indigènes se sont constituées pour travailler à l’instar des métiers composés de colons, sans toutefois être contrôlées par ces derniers.

– Enfin, remise en question de l’idée selon laquelle la participation au travail des natifs était anonyme. La littérature ne reconnaît que des auteurs espagnols ou européens à toute la production architecturale coloniale (conception de plans, traités), ne réservant à la population indigène en bloc que la main d’œuvre anonyme qualifiée comme non qualifiée. Si un nom de natif est parfois cité, il fait figure d’exception. Les traces laissées dans les archives notariales et les livres de comptes prouvent le contraire.

Bien sûr, l’auteur ne revient pas sur la participation de la population native aux travaux de construction proprement dit, aux durs labeurs d’extraction des pierres, à la confection des matériaux, à l’élévation des ponts qui nécessitent une main d’œuvre nombreuse et corvéable.

L’auteur présente sa recherche en deux temps :

Dans une première partie, elle démontre ses hypothèses susvisées en trois points.

– Elle explique d’abord le rôle des métiers en matière de contrôle professionnel. Le système corporatif est assez tardif, pas avant 1690. Les corporations du bâtiment ne possèdent pas de statuts. Les archives notariales ne révèlent aucune trace d’apprentissage dans le domaine de la construction. Le métier de bâtisseur se transmettait traditionnellement de façon informelle en raison d’une part de l’existence d’une sorte de « corvée » locale (la mita) couplée avec la tradition inca des yanaconas (serviteurs natifs payés qui servaient de main d’œuvre) et d’autre part de la tradition datant de l’occupation inca selon laquelle certains groupes indigènes se constituaient en spécialités professionnelles et partageaient leur savoir de génération en génération sans toutefois faire l’objet de mita (par exemple, les charpentiers indiens de la ville de Quero).

– Ensuite, elle s’attelle à présenter qui s’occupait du champ constructif. Elle prouve l’existence de communautés autochtones de gens du bâtiment. Davantage, elle prouve que celles-ci ont contrôlé l’ensemble de l’industrie de la construction organisé dans un cadre hiérarchique administratif indigène et durant deux siècles.

– L’auteur s’attache enfin à la question du contrôle officiellement réservé à des indigènes élus par le chapitre espagnol à partir de 1690.

Dans la seconde partie de son article l’auteur présente, contrairement à l’anonymat habituel de cette population d’entrepreneurs natifs, trois biographies de maîtres indigènes du bâtiment pour leur redonner une identité et une place dans l’histoire (Diego Vega de Santiago ; Juan Benítez Caňar et Francisco Tipán).

Ce remarquable travail stimulant et innovant renoue avec la tradition initiale d’Auguste Choisy, cet ingénieur historien Français qui, il y a plus d’un siècle, dans une œuvre considérable avait su coupler habilement l’histoire technique et l’histoire économique, juridique et sociale romaine pour devenir le premier historien de la construction. Nous attendons avec impatience de lire les publications à venir.

Robert Carvais,
DR CNRS (UMR 7074 – Centre de Théorie et Analyse du droit)
Équipe Théorhist, Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Enseignant Ecole nationale supérieure d’architecture de Versailles.